đïž â Martin Eden
‿ Il deviendrait le regard par lequel voient les autres hommes, les oreilles par lesquelles ils entendent, l'un de ces cĆurs qui font battre les cĆurs plus vite.
Je te parle souvent de mes tempĂȘtes dâautrice, mais rarement des ouragans de pages qui mâemportent lorsque les mots que je dĂ©vore ne sont pas les miens. Câest dans cet article, « Des doutes, de lâencre et du papier », vers la toute fin, que jâai quelques mots destinĂ©s Ă lâune de mes anciennes lectures : Martin Eden. Alors, je saute le pas, et autant commencer directement : je suis amoureuse â simple et terrible.
En grandissant, on comprend que lâamour nâest plus le bourgeon frais et doux comme on nous le vend dans les histoires et les contes. Il est, en rĂ©alitĂ©, un kalĂ©idoscope de sensations et dâĂ©motions, avec des joies et des peines qui se mĂ©langent perpĂ©tuellement. Aimer, câest autant souffrir que guĂ©rir. Rien nâest simple ni tout beau, car parfois, quand deux galaxies fusionnent, lâamour devient une galaxie en coalescence : deux mondes se rapprochent et fusionnent. Ce qui peut crĂ©er autant dâĂ©tincelles heureuses que malheureuses.
â¶â.Ë Partout, un sentiment dâinquiĂ©tude lâavait poursuivi, partout une voix lâavait appelĂ© ailleurs et il avait errĂ© Ă travers la vie, mĂ©content, jusquâau jour oĂč il avait trouvĂ© les livres, lâart et lâamour.
En dĂ©couvrant Martin Eden, jâai eu pour la premiĂšre fois lâimpression de comprendre pleinement un personnage, parce quâil veut apprendre, mais surtout comprendre sans recracher ce que les livres et la sociĂ©tĂ© lui murmurent. Câest un homme curieux, vĂ©ritablement amoureux des mots, parfois naĂŻf. Tout ce quâil veut, câest Ă©crire et en vivre, et Ruth. Il lâaime, elle lâaime. Alors, câest parfait. Et pourtant, non. Parce quâelle est diffĂ©rente. Et câest justement cette diffĂ©rence qui le pousse Ă aller toujours plus loin. Apprendre toujours plus, et toujours mieux que les autres.
Au dĂ©but, je me suis demandĂ© sâil lâaimait vraiment, si elle nâĂ©tait pas quâun objectif pour le faire entrer dans son monde. Puis, en voyant Ă quel point il Ă©tait attachĂ© Ă elle, au point dâessayer â et dâĂ©chouer, volontairement ou non â de lui plaire, en ressemblant Ă ce que lâon attend dâun homme pour une telle femme, jâai compris. Il lâaime, sincĂšrement. Aussi fort quâil aime les mots et leur danse lorsquâil les Ă©crit.
Cet amour est terriblement sincĂšre : celui quâil porte aux mots et Ă lâapprentissage, et celui quâil porte Ă Ruth. Câest cet amour des mots qui mâa impressionnĂ©e ; je me suis retrouvĂ©e admirative, rĂ©ellement, et plus que ça, jâai eu le sentiment de comprendre ce personnage mieux que je ne lâaurais cru. Parce que je me suis retrouvĂ©e entre les lignes de ce roman, parce que jâai aimĂ© la psychologie de Martin, et parce que je comprenais cette soif dâapprendre et de comprendre, je suis tombĂ©e amoureuse de ce livre.
đČ àčàŁ àŁȘ Ë il avait commis lâerreur insigne de confondre Ă©ducation avec intelligence.
Cette lecture est autant un bonheur quâun bouleversement. Plusieurs fois, trop de fois, je me suis sentie trahie. JâĂ©tais en colĂšre contre lâauteur, mais surtout contre Martin Eden. Du dĂ©but Ă la fin, jâai portĂ© tant dâespoir pour le personnage principal. Je voyais en lui quelquâun capable dâabattre lâinĂ©vitable, de contrecarrer le destin imposĂ©, de dĂ©truire la cruautĂ© du monde et dâĂȘtre heureux. Pour lui. Mais surtout, de montrer lâexemple : quâil est possible dâatteindre son rĂȘve, aussi loin que ça peut nous mener, sans avoir besoin dâune chute.
Trop souvent, la vie et les rĂ©cits que lâon invente en sâinspirant dâelle aiment leurs personnages follement nĂ©vrosĂ©s, pauvres et tristes, qui pourtant avaient de grands rĂȘves, mais ne pourront jamais les rĂ©aliser : parce que la naissance, parce que la vie, avec ses lois et ses conflits. OĂč se trouve la mĂ©ritocratie quâon nous vend Ă longueur de journĂ©e ? Jâai beau la chercher dans ces pages, elle nây est pas. Et pourtant, Martin Eden pousse toujours plus loin, et plus haut, pour atteindre son rĂȘve, mais finit par chuter.
Câest frustrant, parce que ce personnage reprĂ©sente mille voix qui, comme lui, comme moi, aimeraient aller plus loin que tout ce que personne nâa pu imaginer pour nous. Martin Eden, ce nâest pas quâune histoire, câest celle dâune vie, et de beaucoup dâautres qui nâont pas les mĂȘmes facilitĂ©s et qui ont pourtant des rĂȘves, des ambitions et des objectifs plein la tĂȘte. Alors, câest terrible de voir que malgrĂ© les combats qui ont pu ĂȘtre menĂ©s pour rĂ©ussir, au final, câest le vide qui attend, prĂȘt Ă bondir.
â.á Jâen ai le vertige. Ăa mâa soĂ»lĂ©. Ce problĂšme prodigieux, Ă©ternel, incessant, ce vagissement de lâhomme rĂ©sonne toujours Ă mon oreille. On dirait la marche funĂšbre dâun moustique parmi le barrissement des Ă©lĂ©phants et le rugissement des lions.
: ÌÌâ mot de fin : Je suis souvent Ă la dĂ©rive, pour mes mots comme pour ma propre vie ; je reconstruis mes goĂ»ts petit Ă petit, et je refais mon chemin, pavĂ© par pavĂ©, en gardant toujours en tĂȘte ma finalitĂ©. Je sais ce que je ne veux pas ĂȘtre : une autrice sans mots, sans fantasy â qui a perdu tout Ă©clat. Une autrice comme Martin Eden. En lisant Martin Eden, jâai cru voir ma propre chute entre ses lignes, et câest peut-ĂȘtre pour ça que jâai autant pleurĂ©.




