Fuis cette toile maudite
˖᯽ ݁˖ fuis cette toile interdite, ce dragon maudit.
Une mélodie m’accompagne quotidiennement, celle de mes mots qui me murmurent leur beauté. Je suis alors envoûtée, âme flottante dans un monde, un entre-deux, peintresse de chimères que je connais par cœur. Je suis leur créatrice, l’écrivaine de cette mélodie, de ces songes ; l’argile de leur cœur est mon sang.
Mais cette imagination m’empoigne tant le tableau suinte d’horreur, altéré par une frénésie ardente. Ces créatures qui me sont loyales se transforment en monstres. Gueule ouverte, portant ce regard qu’ont les hommes fous, prêtes à bondir sur l’agneau, elles deviennent mes ennemies.
Suis-je prisonnière de cette toile ? De ce tableau maudit, fait de mes mains ? Mon art, celui de mon esprit, est-il une entité à part entière, semblable aux égrégores ? Un esprit qui me hante. Peut-il me faire souffrir ? Dévorer mes entrailles ? Me fatiguer ? M’empêcher de respirer ? Mon corps est-il à la merci de cette odieuse pensée ?
Dans mon tableau — orné d’or et d’argent — il y a un dragon qui hurle sa fureur. Son sang est un rubis, une pierre brute que mes mains émoussées ne parviennent pas à griffer. La voix du sang m’appelle à lui, sa force est ma faiblesse ; les liens du sang m’empêchent de le détruire, il est le vray sang qui ne peut mentir*. Visage de ma défaite, écaille de nuit — visage de ma colère, sang rubis.
𖤝 ۫ ׅ Des perles de mot que l’on opprime.
Je ne veux plus me baigner dans le sang de mes mots, cadavres rangés, énumérés, membres détachés, pour la couronne de la gloire. Mes mots ne sont pas des trophées de chasse. Ils ont leur voix, cette mélodie que j’ai longtemps psalmodiée, les opprimant d’une chaîne monotone. Pourquoi sommes-nous ainsi ? Pourquoi dois-je payer avec mon sang ? Pour cette compétition salvatrice qui ne rassemble que les menteurs.
Créatrice et divinité d’un monde, je reste soumise aux idées qu’ont les hommes. Alors, suis-je libre ? Je dénombre mes mots comme eux, j’arrache leur essence comme eux ; prête à me vautrer, l’esprit enfermé dans l’infernale spirale d’un intellectualisme ridicule. Suintant dans mes mains, j’expose le sang de mon art au monde, à leur regard froid venu dévorer leur valeurs, calculer mes mots comme des perles de merveille que l’on revend.
𖤝 ۫ ׅ Des voix que l’on ne veut plus effacer.
Alors, je reviens dans ce tableau que j’ai abandonné, cette esquisse à peine terminée, délirante, enflammée par la folie d’un combat, pas une compétition de faux chevaliers. Je ne suis pas une sorcière qui efface des voix. Je ne suis pas une vampire qui effleure des phrases pour en sucer le sang d’autrui. Je ne suis pas une femme qui découpe et dissèque la vie de son art.
Je suis celle qui se tient droite devant sa création, fière de ses erreurs passées. Devant ce dragon, je comprends que sa fureur n’est pas mon ennemi. Il est ce rouge de mon lignage, cette chimère indomptable comme l’ont été autrefois — et le seront de nouveau — mes mots. J’écris avec mon sang, et j’accepte ce monde, ces merveilles et ces horreurs de mon esprit.
J’ai accompli ma quête. J’ai longtemps écrit sans écrire, parfois avec mon cœur, d’autres fois avec du vide, puis j’ai compté les mots, remplacé les lettres par les chiffres — mais pour quelle raison ? Pourquoi cet acte profane, moi qui pensais être une fervente religieuse de mes mots, s’est-il emparé de moi si facilement ? La fatigue entraîne l’erreur, et parfois le manque de rigueur, de discipline — mais est-ce justifiable ? Que dirait-on d’une chevalière, épuisée, se plantant elle-même son épée par mégarde, ébranlée par la fatigue ?





˖᯽ ݁˖ illustration de couverture : tomcuzor_art